Histoire d'une
anticipation
un entretien entre Nadia Barrientos et Armand Behar
juin 2011 (en)
Nadia Barrientos :
Depuis une dizaine d'années, tu te consacres à la réalisation
d'une seule et même œuvre,
que tu as appelé Histoire d'une représentation et qui dégrossit
les traits d'un monde imaginaire. En filigrane d'un récit
fictif qu'innerve la veine de l'anticipation, tu mets en lumière, au
fil des pièces que tu produis et que tu exposes, les vestiges
d'une civilisation fantasmée supposée disparue dont les enjeux
ne sont finalement pas très loin des nôtres. A dessein,
tu utilises différents supports et touche à des médiums
artistiques différents. Peut-on parler « d'œuvre d'art
totale » ?
Armand Behar :
Ce qui m'intéresse dans ce travail c'est de questionner la notion même
de totalité, de globalité
dans le cadre d'un récit. Le spectateur de mon travail, je l'espère,
va s'interroger sur les limites spatiales et temporelles
du récit. Il va tenter de cerner la globalité de l'histoire racontée
et donc de la société imaginaire à laquelle je fais référence.
L'objet film ou le livre assure par leur format une unité de base. On
est dans une salle de cinéma ou on a un livre en main.
Et même dans le cadre de projets qui se déploient dans le temps
(une série ou un feuilleton) le spectateur sait où revenir
pour voir la suite. Dans Histoire d'une représentation le spectateur
est confronté à la question du «où ?» et du
«quand ?».
Le récit peut apparaître dans des lieux très divers et à
des moments différents. Tôt ou tard le spectateur finira
donc
par venir me voir pour me demander une carte, un poster, une playlist, un sommaire,....
quelque chose qui puisse
lui permettre de se repérer. A la base du projet j'ai établi un
protocole esthétique que je déploie
dans le temps et je ne me suis fixé aucune limite temporelle à
mon action. C'est un monde persistant.
La vision globale apparaîtra donc à la fin du projet c'est à
dire à la fin de ma propre existence.
Mais j'ai décidé de créer un dispositif narratif pour répondre
à cette attente. Le principe est simple : tous les deux ou trois
ans je vais rassembler quelques pièces déjà produites et
je vais demander à un critique d'art, commissaire d'exposition,
philosophe, sociologue, anthropologue,... de participer à l'écriture
d'un ouvrage dans lequel il devra imaginer à partir
des indices déjà produits les contours du monde auquel je fais
référence. Ainsi au fur et à mesure des expositions
le spectateur pourra consulter ces archives. Ce qui me mobilise c'est donc :
Comment raconter une histoire ?
C'est une affaire de langage. Mon écriture consiste à créer
un réseau de formes composé de : sculpture, installations,
film, photographies,... pour produire ce récit. Inventer un langage plastique
pour raconter une histoire tel est l'enjeu.
Les matériaux, les couleurs, les tailles, mais aussi la manière
d'inscrire mon travail dans l'espace d'exposition, d'intégrer
ou pas le spectateur, etc, sont étroitement reliés au sujet de
mon récit : l'histoire d'une société imaginaire obsédée
par son désir de faire du monde une représentation, d'habiter
une image.
A ce jour mes différentes expositions ont permis aux visiteurs de savoir
: que ce monde est divisé en deux, il y a
les gens d'en-bas et les gens d'en haut. Les habitants d'en- bas circulent dans
des couloirs et regardent des écrans
qui surveillent un paysage de presqu'île qui se situe en haut. Une presqu'île
qui regroupe toutes les variétés de nature :
polaire, désertique, volcanique, exotique,... et où la population
se comporte comme des marionnettes électroniques.
Pour passer d'un étage à l'autre il faut s'inscrire à des
théâtres qui vous apprennent le métier d'acteur afin de
pouvoir
au mieux devenir une marionnette et assurer ainsi son intégration dans
le monde de l'image représenté par la presqu'île.
Au cœur de mon récit il y a donc un paysage qui est prequ'une île...
mais pas tout à fait. L'île est une unité, sa totalité
est appréhendable. Une presqu'île comporte une brèche, une
ligne de fuite, un isthme qui l'a relie à la terre.
Mais si cette presqu'île est un simulacre alors son ouverture est un trompe
l'œil. La question de la croyance
en l'image est l'autre aspect important de ce travail.
Nadia Barrientos :
Les œuvres que tu produit et que tu égrènes au fil des expositions
participent de la lecture
d'Histoire d'une représentation mais toujours de façon partielle :
elles jouent comme des indices fragmentaires
que seule une lecture d'ensemble (que l'achèvement de l'histoire pourrait
permettre) serait à même de relier
les uns aux autres et d'ainsi en déchiffrer le sens. J'imagine que le
fin de l'histoire n'entre pas dans tes prospectives
et que son déroulement potentiellement infini te sert de prétexte,
paradoxalement, à l'écrire. Au-delà
de l'apparente frustration que peut nous causer la confrontation avec des morceaux
tronqués d'une unité
inaccessible, j'y décèle des échos avec les prismes de
lecture que nous donne l'archéologie. Qu'en est-il ?
Armand Behar : Dans le premier ouvrage La déconvolution
d'Euler que nous avons écrit ensemble la notion
d'archéologie apparaît. Cette notion que tu as injecté dans
notre dialogue m'a fait revenir aux origines du nom
de mon projet : Histoire d'une représentation. La question de la
représentation dans l'écriture de l'Histoire
me passionnait beaucoup à l'époque. Je m'intéressais aux
travaux de Paul Ricoeur et l'adaptation de ses réflexions
à l'Histoire de l'art. Aussi j'aimais imaginer que l'artiste qui produit
une œuvre tout au long de sa vie, écrit à son échelle
une histoire de l'art... l'histoire d'une représentation. Mais ce qu'il
y a de passionnant dans l'histoire de l'art c'est
qu'à ses deux extrémités, de la préhistoire au contemporain,
chaque jour tout peut changer. Il suffit d'une découverte
archéologique : un bout de mur, un ustensile, un rouleau de parchemin,...
Tous ces objets nous renseignent
sur des sociétés disparues... ils sont comme des indices. Sauf
que la société à laquelle je fais référence
n'a pas disparue. Et si elle existe alors c'est la notre.